Numéro Invalide est un manga belge, adapté d’un webtoon autobiographique de Lost Memory, autrice et militante intersexe et handicapée. C’est un remarquable récit sur les violences médicales, psychiatriques, sociales et judiciaires envers les personnes intersexes. Un « global manga » unique par bien des aspects, qui mérite votre attention non seulement pour son message mais aussi pour sa force narrative.
L’intersexuation (terme générique pour les personnes qui ne présentent pas tous les critères traditionnels d’un sexe biologique M ou F, soit 1,7% des naissances) est mal connue donc je vais prendre le temps de la présenter, mais j’espère vous convaincre aussi que ce manga dépasse le seul témoignage.
Une simple différence
Tout semble joué en quelques pages. Coralie cherche des réponses sur son corps. En aménorrhée primaire (jamais eu de règles) à 15 ans, elle consulte et apprend qu’elle a une forme d’intersexuation rare : un syndrome MRKH, c’est-à-dire une absence d’utérus et un vagin réduit à quelques centimètres.
Alors que les diagnostics d’intersexuation se posent le plus souvent à la naissance, c’est ici une adolescente en pleine construction de son identité dans une puberté a priori classique (le MRKH n’affecte pas les trompes, les hormones et donc les attributs sexuels secondaires) qui tout d’un coup se découvre une différence inattendue. Elle se retrouve écartée de la norme véhiculée par les publicités, par ses cours de biologie, par ses camarades de classe.

Sans qu’elle ne puisse jamais exprimer ses ressentis ou désirs sur son corps, son orientation sexuelle, son orientation romantique ou son genre, et alors qu’elle est en parfaite santé, elle est rapidement poussée à « régler » un « problème », l’impossibilité de pénétration vaginale. C’est ce qu’on appelle l’hétéronormativité : un ensemble de règles implicites imposées à tou-te-s, parmi lesquelles l’obligation d’une femme à être pénétrée par un homme. L’intersexuation peut poser des problèmes fonctionnels mais généralement les personnes intersexes vont très bien ; c’est une norme sociale, priorisant les hommes cisgenres, qui les pousse vers des interventions rarement nécessaires ou désirées.
On lui donne alors le choix entre deux types d’intervention pour créer un néo-vagin : des dilatations, ou une chirurgie qui utilise une partie de son colon pour créer les parois du vagin. C’est une fausse dichotomie, on ne lui offre pas le choix d’attendre ou de ne rien faire. Comme ce n’est pas un bébé (comme la majorité des personnes intersexes qui subissent des interventions non-nécessaires), on doit obtenir son consentement, mais c’est un consentement non-éclairé et manufacturé.
Terrifiée à l’idée de subir des pénétrations pour les dilatations, elle choisit par dépit la chirurgie. Plus tard, elle apprendra que les soins post-chirurgie incluent forcément des dilatations, parfois réalisées par des soignants, et ces scènes comptent parmi les plus difficiles à lire. Je précise à toutes fins utiles qu’il y a très peu de représentations du corps, des interventions et des chirurgies, seulement des schémas explicatifs. Mais on voit beaucoup Coralie souffrir et paniquer et crier, et c’est tout aussi marquant.

Dans des « mots de l’autrice » brillamment écrits au long de ces trois tomes, Lost Memory nous offre des clés pour comprendre tout ce qui ne va pas (enfantisme, psychophobie, interphobie…). Il est facile de passer à côté des violences médicales quand elles sont aussi normalisées, donc elle nous aide à aller au-delà d’une lecture passive des faits.
Les cercles de l’enfer médical
C’est le début de l’histoire, mais loin d’être la fin des violences médicales qui affecteront durement Coralie à la fois dans son esprit, dans sa vie et dans son corps. C’est une histoire aussi longue que le dossier médical de Coralie, et chaque tome est centré sur les défaillances d’une partie du système.
Dans le tome 1, Coralie passe d’une chirurgie à une autre après une grave erreur dans sa vaginoplastie. Les complications s’accumulent, ses douleurs s’aggravent et sont négligées, les médecins sont hostiles. D’enfant incompétente sur qui on peut expérimenter des techniques nouvelles, elle devient une « patiente à problèmes », « non-compliante », ce que le monde médical déteste.

Alors que ses douleurs sont cataloguées comme psychosomatiques, Coralie passe la majorité du tome 2 dans une clinique psychiatrique pour adolescents. Sans surprise malheureusement, les violences psychologiques sont nombreuses et sa santé mentale décline. On apprend aussi qu’il y a des graves difficultés dans sa famille avec un beau-père abusif et contrôlant.
Le tome 3, enfin, porte sur le handicap et la rééducation physique. Coralie a des difficultés à marcher depuis la fin du tome 1, son environnement est inadapté, mais une clinique de rééducation semble désireuse de vraiment l’aider cette fois. C’est un tome plus apaisé, mais la question du diagnostic reste en suspens.

Il reste deux tomes, qui évoqueront notamment les suites judiciaires à l’erreur médicale originelle. Chaque tome inclut des documents réels du dossier médical de l’autrice, et des témoignages de militants ou soignants.
Dessiner la douleur
Il y a tellement de matière à réfléchir dans Numéro Invalide –notamment quand on s’intéresse à la question du genre, de la sexualité, du soin, du handicap– que l’on pourrait oublier que c’est une bande dessinée et un récit illustré. Pourtant, Lost Memory ne manque pas une occasion de marquer les esprits avec des illustrations fortes et oniriques sur les couvertures, pages couleurs et têtes de chapitre, avec un corps entravé et des fleurs symboliques.

En contraste avec la simplicité des scènes du quotidien et la froideur des explications médicales, des formes grotesques et perturbantes envahissent les cases lorsqu’elle est en détresse.

Lost Memory utilise aussi toutes les possibilités de son médium pour des compositions fortes qui nous mettent dans la peau de Coralie et renforcent l’empathie.

L’empathie est au cœur de la lecture de Numéro Invalide. On souffre avec Coralie. C’est une lecture parfois éprouvante, mais l’autrice nous invite à continuer à lire en étant simplement très compétente dans son art.
Vivre, militer, créer
Récemment, j’ai lu Devenir enfin moi-même et Je ne suis pas née dans le bon corps. Ce sont deux mangas très similaires, d’autrices japonaises transgenres qui sont parties au Japon pour faire une vaginoplastie (beaucoup de points communs avec celle de Coralie) et ont raconté leur expérience dans des récits autobiographiques qui cherchent autant à expliquer qu’à sensibiliser. Mais je trouve que les différences avec Numéro Invalide sont aussi saillantes que les différences entre les expériences transgenres et intersexes. Le consentement des personnes trans à cette chirurgie est plus qu’éclairé, il est enthousiaste et combattif. On ne va pas voir les mêmes médecins, on n’investit pas le même argent ou les mêmes émotions, et les freins ne sont pas du tout au même endroit. Les normes de genre s’appliquent partout mais pas de la même façon, et ce qui est une libération pour certain-e-s peut être une prison pour d’autres.
Pourquoi Numéro Invalide existe-t-il ? Pour partager un vécu, pour soutenir la cause des personnes intersexes, malades et/ou handicapées, pour rétablir la vérité ? Pour tout cela, mais aussi parce que créer malgré la souffrance, c’est reprendre le contrôle, c’est se libérer.
Les récits de personnes intersexes sont nombreux mais ignorés. L’intersexuation est mal comprise, caricaturée, érotisée ou limitée au fantastique et à l’imaginaire dans des titres comme NieR ou L’infirmerie après les cours. Leurs vies sont volées par le système médical puis invisibilisées par la société. Les écouter, c’est prévenir des violences futures, et c’est leur redonner du pouvoir.



