Mizuno et Chayama

Le yuri contre tous
  • Auteur : Nishio Yuhta
  • Éditeur : Taifu
  • Titre original : Mizuno to Chayama / 水野と茶山
  • Tomes VF : 2 (terminé)
  • Tomes VO : 2 (terminé)
  • Prépublié dans : Comic Beam

L’amour est-il plus beau quand il est interdit ? Un thème classique de la romance homosexuelle, mais pour une fois, l’amour de ces deux lycéennes n’est pas entravé par leur genre mais par des enjeux de politique locale. Nishio Yuhta revisite le mythe de Roméo et Juliette dans un yuri atmosphérique et prenant où l’on navigue entre tendresse et violence.

Mizuno est populaire et fait tout pour le rester. Son père est le candidat favori pour les municipales et elle joue son rôle de fille modèle à la perfection. Personne ne connaît sa colère et sa haine des conventions auxquelles elle se plie, sauf Chayama.

Chayama a un rôle à jouer aussi. C’est la fille d’un magnat du thé local, mais aussi le mouton sacrificiel qui subit toutes les frustrations des enfants du pays contre son père, sous la forme d’un harcèlement scolaire d’une grande violence. Personne ne connaît sa force morale et sa loyauté indéfectible, sauf Mizuno.

Pour ne pas trahir leur réelle allégeance l’une à l’autre, elles cachent leur amour. Elles ont peu de moments pour se retrouver mais ces scènes sont riches en émotions, taquineries et regards langoureux. Ironiquement, le bureau du conseiller d’orientation est le refuge où elles s’imaginent un avenir libéré de toute pression.

Le reste du temps, des murs s’érigent constamment entre elles, métaphoriques et concrets, comme ce malheureux rideau dans la scène ci-dessus. Le secret doit rester absolu, quitte à laisser Chayama subir les pires violences. En public, chaque geste ou regard est un pari dangereux. La relation semble toxique parfois tant les deux jeunes filles font tout pour maintenir le statu quo.

Toute leur force est tournée vers l’inaction, malgré des désirs contradictoires.

Et quand elles se laissent aller, l’amour physique n’est pas étalé mais surtout deviné. Il éclate dans la nuit noire comme un éclair.

Le dessin est frêle et brut et sincère, drôle et choquant, précipité (parfois jusqu’à être confus) et contemplatif. Il est adolescent de la meilleure des façons.

J’ai vraiment ressenti une fascination pour cet amour intense et indiscutable. Elles savent ce qu’elles veulent et elles savent les circonstances extérieures qui les empêchent de vivre comme elles veulent, ces familles motivées par des enjeux politiciens et ce lycée dirigé par les ragots. Même en deux tomes, leur passion est évidente et d’une tendresse salvatrice.

J’aurais aimé peut-être moins d’insistance sur le harcèlement scolaire et la violence physique exacerbée par le trait dur de Nishio Yuhta. D’autant que les motivations de la harceleuse principale aurait mérité plus de développement : on voit qu’il est question de ressentiment de classe envers l’héritière Chayama, mais cela ne va pas très loin.

Contrairement au yaoi, le yuri n’est pas un genre associé à une démographie précise. Mizuno et Chayama s’écarte assez de la majorité des yuri. Il s’agit d’un seinen, publié dans Comic Beam, connu pour des titres alternatifs et éclectiques comme Thermae Romae, Emma, L’Île Panorama ou Bambi.

Beaucoup de romances, notamment shôjo, reposent sur un monologue interne riche qui éclaire sur les motivations des héroïnes. Ici on a généralement le point de vue de Mizuno, mais Nishio laisse davantage libre court à notre interprétation, par des compositions audacieuces et un déroulement de l’action parfois ambigü (certains diraient confus). Ce manga vous parlera peut-être si vous cherchez la liberté graphique d’un Taiyô Matsumoto ou la mélancolie d’une Kei Tôme.

Enfin, même si le manga ne cherche pas à explorer les questions de genre, il reste aussi un beau récit de femmes qui survivent malgré le carcan qui leur a été imposé. Malgré ses défauts, il m’a marquée par sa sincère affection pour ses héroïnes imparfaites.

J’aime beaucoup Mizuno et Chayama.

Leave a Comment

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire