Jona au Pays des Pommes

La vie "simple"

<h1>Jona au Pays des Pommes</h1><h3><i>La vie "simple"</i></h3>

Jona est un manga très enthousiasmant de Arare Matsumushi (Le Vendeur du Magasin de Vélo), qui aura un charme fou si vous aimez la vie à la campagne, les héroïnes douces mais indépendantes, les accents régionaux, la mode, l’éducation, et les crumbles bien riches.

Le chemin d’Alice

Alors que l’on voit tant de jeune gens partir de leur province de Gunma, de Hiroshima, de Tottori, en direction de Tôkyô pour qu’ils commencent leur carrière de personnage de manga, Alice fait le choix inverse. Fatiguée de la grande ville, elle quitte son travail dans un magasin de mode pour retrouver sa grand-mère à Aomori. Cette préfecture du nord du Japon a des parfums de Normandie avec ses vaches et ses pommiers. Ses habitants sont là surtout, moins pressés, mais pas forcément compréhensifs des choix singuliers d’Alice.

Elle-même semble s’être perdue sur son chemin vers la vie d’adulte, entre son intérêt pour les vêtements et sa formation d’institutrice. Elle est aussi détachée de son corps, traquant ses moindres défauts, épiant les défauts des autres. Elle semble rechercher l’authenticité et la simplicité dans ce « retour à la nature », mais elle reste une citadine qui trimballe ses préjugés et son mal-être partout où elle va. Les habitants du village ne sont pas aveugles à cette différence, et ils ne sont pas idiots.

Alice se heurte ainsi plus d’une fois à Masaichi, un beau jeune homme mélancolique qui a une chambre dans la grange de sa grand-mère. C’est lui qui la surnomme Jona, comme une pomme Jonagold, à cause de sa tendance à rougir dès qu’elle se retrouve désarçonnée par son nouvel environnement ou par les paroles de Masaichi – Alice a donc souvent les joues rouges.

Masaichi est mystérieux, provocateur, et si beau que cela en devient un handicap. Ce serait un love interest assez classique s’il n’y avait ce détail : il a un accent à couper au couteau que Alice ne comprend qu’à 80%.

Traduire la différence

Adapter les accents régionaux est un casse-tête sans fin dans la culture francophone qui a travaillé si dur pendant des siècles à écraser les délicieux particularismes linguistiques de son territoire. On a vu de tout dans l’édition française (bon, surtout de l’accent marseillais caricatural plaqué sur n’importe quel personnage de la région du Kansai). Ici, Alexandre Fournier fait le choix fort de donner un accent qui rappelle le Nord de la France à tous les habitants d’Aomori. Il donne tout de même les accents les plus gratinés aux membres les plus âgés de la communauté. Les tournures peuvent sembler exagérées, d’autant que l’on n’a pas l’habitude de lire autre chose que du français standard, mais c’est efficace.

Masaichi ne parle pas comme un personnage principal de romance. En s’exprimant naturellement, il montre sa situation social et il n’en a pas honte. Ce n’est pas le fils d’un riche propriétaire au langage châtié. C’est un prolétaire avec l’accent de son pays, à son travail, dans son verger. Il provoque sans cesse de la confusion chez Jona qui, sans être riche, évoluait dans le milieu petit-bourgeois par son travail d’employée de magasin de mode, et en a acquis les codes. Masaichi est un étranger pour cette jeune femme déracinée, mais aussi pour la lectrice plus habituée aux Grey, aux Darcy, aux gentlemen qui sortent du lot par l’argent, la noblesse, le pouvoir et le langage.

Les enfants du pays

Et pourtant, l’étrangère, la vraie, c’est bien Alice. Alice et son accent de la ville, Alice et ses vêtements étranges, Alice qui n’a rien à faire au Pays des Pommes. Elle se retrouve alors poussée vers l’école du village, où elle pourra se rendre utile. Elle y découvre des enfants tous uniques aux besoins spécifiques, et des adultes qui se plient en quatre pour les aider. On parle alors de pédagogie et de devoirs mais aussi, au-delà de cela, d’une communauté d’entraide qui dépasse les âges et où Alice pourrait lentement se trouver une place.

Dans une description assez éclairée de la ruralité, Matsumushi nous montre à la fois les travers et la beauté d’une vie où les rapports humains ne sont pas plus simples, mais plus fluides, à base de services échangés plutôt que monnayés. Alice est souvent désarçonnée par ce qu’elle trouve à Aomori

Avec tout cela, on a à peine parlé du rapport au corps d’Alice, une jeune fille un peu ronde et obsédée par chaque variation de son poids, ce qu’elle avale, ce qu’elle dépense. Un corps qu’elle embellit par des vêtements trendy tout en reprochant aux autres de ne voir qu’eux. La lectrice esthète ne se lassera pas de l’admirer pourtant. Matsumushi nous sert un dessin superbe, rustique et inoubliable, des joues rondes d’Alice aux plis délicats de ses robes.

Et avec tout cela, on achève à peine le tome 1 sur 3 ! Jona au Pays des Pommes est un manga incroyable. Comme un pommier de septembre, il offre ses fruits modestes mais innombrables et il suffit de tendre un bras pour les cueillir. J’espère que plus de gens lui donneront sa chance.

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