Ce yuri cache, derrière son titre sulfureux et son synopsis plein de red flags et de fausses pistes, une réelle tendresse pour et entre ses héroïnes, et un réalisme étonnant sur la solitude lesbienne.
Cette histoire d’amour commence par la « fin », une relation sexuelle que l’on ne voit pas, entre Chiyo, une développeuse fauchée et ivre, et sa proprio (simplement appelée la proprio) venue réclamer ses loyers impayés, qui lui propose de coucher avec elle. Le lendemain matin, Chiyo est surprise de voir sa proprio dans son lit, elle regrette l’acte, mais elle est toujours aussi fauchée donc elle accepte de l’accueillir chez elle en promettant de régler son éponge avec des « faveurs ». Voilà pour les drapeaux rouges.
La toxicitay
Si vous vous dites qu’il n’y a rien qui va et qu’on est sûrement dans du yuri bien toxique, c’est que votre cerveau fonctionne normalement. La proprio insiste que c’est un choix « libre », mais comment peut-il être libre quand elle possède tout le capital et Chiyo rien du tout ? Quelle était le consentement réel de Chiyo, qui a un trou noir entre la proposition de la proprio et le lendemain matin ?

La lectrice érudite reconnaîtra peut-être une schéma de type « corruption » typique des dark romances, où une personne, souvent un homme, possède un ascendant (âge, statut, argent, chantage, etc.) sur une autre personne, souvent une femme, qui cède du terrain petit à petit face aux avances de son prétendant. La distinction entre désir et emprise devient floue et l’héroïne transitionne de pure victime à complice de sa propre domination. Un schéma qui se retrouve aussi dans les « yuri toxiques ».
Le pari de Miyako Miyahara est de suspendre notre incrédulité en diminuant au maximum la toxicité de la proprio. La proprio est mystérieuse mais elle est sensible, elle cuisine pour Chiyo, elle l’écoute, elle est drôle, et surtout elle n’impose jamais. Le tableau de « faveurs » affiché sur le frigo ne se remplit pas par des actes innommables, mais par des temps de détente, des câlins, un bisou sur le front, une partie de jeu vidéo.

Elles entament rapidement une relation assez intime physiquement mais aussi douce et basée sur une grande communication des désirs de chacune. La proprio est souvent froide mais son besoin de tendresse explose parfois. Chiyo essaie maladroitement d’y répondre malgré son manque d’expérience, mais ses avances hésitantes sont parfois interrompue par la proprio qui a une meilleure conscience de ses limites. Miyahara dessine parfaitement l’intimité, sexuelle ou non-sexuelle, et j’ai peut-être rougi plus d’une fois quand les héroïnes se sont tenu la main.

Regret
Une romance ecchi, est d’abord la réalisation d’un fantasme érotique sans pudeur et sans honte, et si l’on s’identifie d’abord à Chiyo, alors il est facile de comprendre le fantasme de l’arrivée chez soi d’une fille sexy qui s’occupe de la maison et efface son loyer en proposant des faveurs sexuelles. Pourtant le regret est un thème récurrent. Le titre japonais, Ichidoû dake demo, kôkai shitemasu, signifie « Même si ce n’était qu’une fois, je regrette ». En première lecture, on comprend que c’est Chiyo qui regrette d’avoir eu une expérience avec une femme alors qu’elle s’identifie comme hétéro. Ce regret disparaît rapidement, en même temps que son hétérosexualité, car bien sûr, elle se fait vite à cette nouvelle vie à deux.
Mais, un peu plus subtilement, c’est le regret de la proprio qui devient le nœud de l’histoire. La proprio est une lesbienne. Elle a une expérience de lesbienne, et des traumas de lesbiennes dans une société lesbophobe. Elle s’est aussi entichée d’une hétéro, une situation familière pour beaucoup de lesbiennes, synonyme de désespoir et de frustration, surtout quand cette hétéro « expérimente » avec elle et alimente son désir avant de se retirer de sa vie, une situation aussi très familière.

Le regret de la proprio est très réel. Figure mystérieuse, tropique et fantasmée au début du manga, elle devient un vrai personnage de jeune lesbienne paumée et emprisonnée par ses désirs. Elle est maintenant prise dans une relation a priori factice dont elle a brûlé les étapes, avec une femme qui ne peut pas être sincère mais dont elle n’ose pas se défaire.
La malédiction des yuri
Cette tension constante entre une intimité très naturelle et une relation complexe dont chacune essaie sans conviction de se défaire, c’est ce qui rend la lecture de ce manga si captivante et enthousiasmante.
Alors pourquoi seulement trois tomes ? Lectrice concernée, rassure-toi, il y a une vraie conclusion pour nos héroïnes. Mais je suis fatiguée de lire des postfaces de yuri où l’autrice explique les fragments d’histoire qu’elle n’a pas eu le temps d’inclure, comme le background familial (et financier) de cette multi-propriétaire de 19 ans. Et je vois très bien que plusieurs personnages secondaires ont été abandonnées en cours de route.
I Can’t Believe I Slept With You a été pré-publié dans le Monthly Comic Dengeki Daioh, un magazine de shônen alternatif tourné souvent vers les héroïnes (Gunslinger Girls) et l’humour (Yotsuba&!). Les shônen yuri ne sont pas si rares, puisque ce même magazine a accueilli Bloom Into You, Adachi et Shimamura, et Kashimashi. Mais mon hypothèse est que ce titre-ci n’a pas suffisamment tenu sa promesse coquine et légère et en a souffert.
Dans ma collection se multiplient les excellents yuri à deux, trois ou quatre tomes, et je sais que beaucoup ont été interrompus avant l’heure. Introduction au Théorème du Triangle Amoureux parle d’un trouple et n’arrive même pas à aller jusqu’à trois volumes !
Je n’ai pas d’autre solution que de continuer à acheter et promouvoir les yuri, surtout quand ils peuvent nous surprendre et nous attendrir comme celui-ci.

