I Can’t Believe I Slept With You!

Après l’amour, la sueur des filles a l’odeur du regret
  • Auteur : Miyako Miyahara
  • Éditeur : Meian
  • Titre original : Ichidou Dake Demo, Koukai Shitemasu. / 一度だけでも、後悔してます。
  • Tomes VF : 3 (terminé)
  • Tomes VO : 3 (terminé)
  • Prépublié dans : Comic Dengeki Daioh

Ce yuri cache, derrière son titre sulfureux et son synopsis plein de red flags et de fausses pistes, une réelle tendresse pour et entre ses héroïnes, et un aperçu étonnamment réaliste sur la solitude lesbienne.

Cette histoire d’amour commence par ce qui est traditionnellement « la fin », une relation sexuelle que l’on ne voit pas, entre Chiyo, une développeuse fauchée et ivre, et sa proprio (simplement appelée la proprio) venue réclamer ses loyers impayés, qui lui propose de coucher avec elle. Le lendemain matin, Chiyo est surprise de voir sa proprio dans son lit, elle regrette l’acte, mais elle est toujours aussi fauchée donc elle accepte d’accueillir chez elle sa créancière en promettant de régler son éponge avec des « faveurs ». Voilà pour les drapeaux rouges.

Renverser la toxicité

Si vous vous dites qu’il n’y a rien qui va et qu’on est sûrement dans du yuri bien toxique, c’est que votre cerveau fonctionne normalement. La proprio insiste que c’est un choix « libre », mais comment peut-il être libre quand elle possède tout le capital et Chiyo rien du tout ? Quelle était le consentement réel de Chiyo, qui a un trou noir entre la proposition de la proprio et le lendemain matin (une ellipse bien pratique qui mettra du temps à se dissiper) ?

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La lectrice érudite identifiera peut-être une schéma de type « corruption » typique des dark romances, où une personne, souvent un homme, utilise un ascendant (âge, statut, argent, chantage, etc.) pour manipuler une autre personne, souvent une femme, qui cède du terrain petit à petit face aux avances de son prétendant. La distinction entre désir et emprise devient floue et l’héroïne transitionne de pure victime à complice de sa propre domination. Un schéma qui se retrouve aussi dans de nombreux « yuri toxiques ».

Le pari de Miyako Miyahara est de suspendre notre incrédulité en diminuant au maximum la toxicité de la proprio. La proprio est mystérieuse mais elle est sensible, elle cuisine pour Chiyo, elle l’écoute, elle est drôle, et surtout elle n’impose jamais. Le tableau de « faveurs » affiché sur le frigo ne se remplit pas par des actes innommables, mais par des temps de détente, des câlins, un bisou sur le front, une partie de jeu vidéo.

La simplicité avec laquelle elles mentionnent leur nuit torride est rafraichissante

La proprio devient une coloc/partenaire de vie virtuellement parfaite. Elles entament rapidement une relation assez intime physiquement mais aussi douce et basée sur une grande communication des désirs de chacune. La proprio est souvent froide, jusqu’à ce qu’elle craque et réclame de l’affection. . Chiyo essaie maladroitement d’y répondre malgré son manque d’expérience, elle propose d’aller plus loin. Mais, paradoxalement, ses avances hésitantes sont interrompue par la proprio qui a une meilleure conscience des limites de Chiyo.

En découlent des scènes d’une grande sensibilité où les deux héroïnes avancent et reculent chacune à leur tour. Miyahara dessine parfaitement l’intimité, sexuelle ou non-sexuelle (et toutes les nuances entre les deux).

Chaque geste est empreint de maladresse et de vérité

Désirs et regret

Une romance ecchi, est d’abord la réalisation d’un fantasme érotique sans pudeur et sans honte. Il est facile d’imaginer le fantasme d’une fille sexy qui s’occupe de la maison et efface son loyer en proposant des faveurs sexuelles. Mais il ne s’agit pas du fantasme de Chiyo, ou du moins, elle n’a pas choisi librement de s’y adonner. Tout ce qu’elle veut, c’est vivre sans stress et sans problème d’argent.

Le regret devient donc un thème récurrent. Le titre japonais, Ichidou dake demo, koukai shitemasu, signifie « Même si ce n’était qu’une fois, je regrette ». En première lecture, on comprend que c’est Chiyo qui regrette d’avoir eu une expérience avec une femme alors qu’elle s’identifie comme hétéro. Mais la situation a bien d’autres avantages. Alors ce regret disparaît rapidement, en même temps que son hétérosexualité, car bien sûr, elle se fait vite à cette nouvelle vie à deux. Cet aspect de l’histoire est facile à comprendre.

Mais, un peu plus subtilement, c’est le regret de la proprio qui va expliquer le titre du manga. La proprio est une lesbienne. Elle a une expérience de lesbienne, et des traumas de lesbiennes dans une société lesbophobe. Elle s’est aussi entichée d’une hétéro, une situation familière pour beaucoup de lesbiennes, synonyme de désespoir et de frustration, surtout quand cette hétéro « expérimente » avec elle et alimente son désir avant de se retirer de sa vie, une situation aussi très familière.

Fucked around and found out

Ses désirs ne sont pas si facilement réalisés que ceux de Chiyo. Elle s’est lancé dans une nuit d’amour (pour des raisons expliquées un peu plus tard) qui n’a fait que l’enfoncer dans une situation inconfortable. Le regret de la proprio est très poignant. Figure mystérieuse, tropique et fantasmée au début du manga, elle devient un vrai personnage de jeune lesbienne paumée et emprisonnée par ses désirs. Elle est maintenant prise dans une relation a priori factice dont elle a brûlé les étapes, avec une femme qui ne peut pas être sincère mais dont elle n’ose pas se défaire.

Cette tension constante entre une intimité très naturelle et une relation complexe dont chacune essaie sans conviction de se défaire, c’est ce qui rend la lecture de ce manga si captivante et enthousiasmante.

La malédiction des yuri

Alors pourquoi seulement trois tomes ? Lectrice concernée, rassure-toi, il y a une vraie conclusion pour nos héroïnes. Mais je suis fatiguée de lire des postfaces de yuri où l’autrice explique les fragments d’histoire qu’elle n’a pas eu le temps d’inclure, comme le background familial (et financier) de cette multi-propriétaire de 19 ans. Et je vois très bien que plusieurs personnages secondaires ont été abandonnées en cours de route.

I Can’t Believe I Slept With You a été pré-publié dans le Monthly Comic Dengeki Daioh, un magazine de shônen alternatif tourné souvent vers les héroïnes (Gunslinger Girls) et l’humour (Yotsuba&!). Les shônen yuri ne sont pas si rares, puisque ce même magazine a accueilli Bloom Into You, Adachi et Shimamura, et Kashimashi, qui ont tous eu des publications plus longues. Mon hypothèse est que ce titre-ci n’a pas suffisamment tenu sa promesse coquine et légère et en a souffert. Cette proprio n’est pas la femme fatale perverse corruptrice qui nous a été promise mais, à mes yeux, un personnage de lesbienne imparfaite bien plus intéressant qui échappera peut-être aux lecteurs réguliers du Dengeki Daioh.

Dans ma collection se multiplient les excellents yuri à deux, trois ou quatre tomes, et je sais que beaucoup ont été interrompus avant l’heure. Introduction au Théorème du Triangle Amoureux parle d’un trouple et n’arrive même pas à aller jusqu’à trois volumes ! J’aimerais vraiment que l’on laisse davantage leur chance aux yuri qui ont des propositions aussi uniques que celui-ci.

Je n’ai pas d’autre solution que de continuer à acheter et promouvoir les yuri, surtout quand ils peuvent nous surprendre et nous attendrir.

Bim
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